Logiciel libre / culture libre

Le Dossier Microsoft

Dans les années 1990 à 2010, qui sont les années qui ont vu émerger à la fois le logiciel libre et l’Internet grand public, Microsoft faisait figure de principal adversaire du logiciel libre. C’était, plus que tout autre éditeur de logiciels propriétaires, l’épouventail, voire le grand Satan.

Cela ne semble plus être le cas aujourd’hui, du moins pas dans la même mesure, notamment auprès des plus jeunes partisans du logiciel libre. Ce fait est une pillule un peu dure à avaler pour certains de leurs aînés.

Rappelons quelques faits marquants de l’histoire de Microsoft et du logiciel libre et essayons d’analyser la situation.

Faits reprochés

Le désamour, voire la haine féroce, que vouent certains partisans du logiciel libre à Microsoft ne sort pas de nulle part. Il est motivé par certains faits survenus de façon répétée sur plusieurs décennies :

  1. 1976 : Publication de An Open Letter to Hobbyists.

    Nous sommes alors, le 31 janvier 1976, moins d’un an après la création de Microsoft (le 4 avril 1975). Avant même que le logiciel libre fasse irruption sur la scène mondiale, Bill Gates, PDG fondateur de Microsoft, s’en prend déjà au Homebrew Computer Club, en publiant An Open Letter to Hobbyists.

    Il s’agit de la première manifestation d’une vision (exclusivement) mercantile de la production de logiciels pour laquelle Microsoft n’aura de cesse de faire du lobbying durant des décennies à venir.

  2. 1990 : Publication de Microsoft Office.

    Microsoft Office est la suite bureautique de l’éditeur, dont le succès lui permettra une énorme implantation dans le monde de l’entreprise mais également, dans une grande mesure, chez les particuliers et même chez les étudiants (à travers une posture hypocrite concernant le « piratage »).

    La sortie d’une suite bureautique n’est évidemment pas un mal en soi (même si des spécialistes formés de la question peuvent lui préférer d’autres approches concernant la production de documents). Le problème est que cette sortie s’accompagne de la première tentative (et dans une large mesure réussite) à grande échelle de garantir une hégémonie durable par le truchement de formats de données propriétaires et fermés.

    Des centaines de milliers d’utilisateurs tomberont dans le piège de produire des fichiers qui ne seront pas ou que difficilement exploitables avec d’autres logiciels que ceux de Microsoft, se retrouvant alors piégés dans une forme de fidélité forcée à la firme, pour le plus grand profit de cette dernière.

  3. 2002 : Affaire Netscape.

    Il existait, du milieu des années 1990 au début des années 2000, essentiellement 2 navigateurs Internet connus du grand public : Netscape Navigator et Internet Explorer, ce dernier étant édité par Microsoft et inclu, sans que l’on puisse techniquement y remédier, dans le système d’exploitation Windows.

    Windows détenant, à cette époque encore plus qu’aujourd’hui, une part de marché écrasante sur les ordinateurs personnels, cette inclusion d’Internet Explorer posait un problème de concurrence déloyale reconnu même par les juridictions les plus acquises au libéralisme économique que sont les USA et l’Union Européenne. Des jugements rendus et confirmés ont donc mis Microsoft en demeure de remédier à cette situation.

    Mais rien n’y a fait. Internet Explorer est demeuré irréversiblement chevillé à Windows et Microsoft a préféré payer des amendes records plutôt que de se mettre en conformité avec la loi.

    Le malheur de cette histoire est qu’elle est sans morale, puisque cela s’est avéré payant pour Microsoft. La société Netscape Communication, dont le navigateur était pourtant reconnu comme techniquement largement supérieur à celui de Microsoft, a en effet déposé le bilan le 15 juillet 2003.

    Mais on aura au moins retenu de cette période la totale absence de morale de Microsoft dans les affaires et sa propension à jouer avec les limites de la légalité et même à les franchir.

  4. 2003 : Tentative d’imposer les brevets logiciels en Europe

    A travers la BSA (Business Software Alliance) dont il est l’un des principaux membres, Microsoft pèse à l’époque de tout son poids de lobbyiste pour tenter de faire adopter au parlement Européen une législation permettant la brevetabilité des logiciels, comme aux USA.

    Il s’agit pour la firme de se doter d’armes juridiques supplémentaires pour empêcher l’émergence de concurrents (notamment Européens, en l’occurrence). Des brevets logiciels permettent en effet d’interdire l’emploi de techniques informatiques, même parfois triviales, à quiconque ne dispose pas d’un accord juridique explicite avec le détenteur du brevet.

    L’informatique n’étant rien d’autre que des mathématiques appliquées, cela revient peu ou proue à rendre les mathématiques elles-mêmes brevetables.

    Dans un contexte dans lequel tous les géants mondiaux du logiciels sont déjà américains, on voit bien le problème que cela pose spécifiquement en Europe, en retard dans le domaine malgré un potentiel industriel qui devrait normalement lui permettre de tenir un rang honorable dans l’industrie du logiciel. Cette législation, si elle avait été adoptée, aurait eu pour effet d’enterriner à jamais le statut de colonie numérique des USA qui, malheureusement, est toujours celui de l’Europe d’aujourd’hui dans les grandes lignes.

  5. 2009 : Affaire Silicon Graphics.

    Dans les années 1990 et 2000, la firme américaine Silicon Graphics était réputée notamment pour ses stations de travail dédiées au domaine de l’infographie et pour ses supercalculateurs. Son nom était associé à l’explosion de l’emploi d’effets spéciaux numériques en 3 dimensions au cinéma.

    Mais, après une longue descente financière aux enfers, l’entreprise a du déposer le bilan. Rien de très exceptionnel finalement, il y a eu bien d’autres sur ce marché qui ont du passer l’arme à gauche (notamment avec l’explosion de la bulle spéculative Internet en 2000).

    Seulement, un article de The Register signale le rôle douteux de Richard Belluzzo, PDG de Silicon Graphics de 1998 à 1999, juste avant de rejoindre … Microsoft. Pendant cette courte période, Richard Belluzo a pris une série de décisions pour le moins contreversées qui ont fait perdre énormément d’argent à Silicon Graphics et l’ont, en quelques sortes, mise sur la piste de sa descente aux enfers.

    Depuis plane quelques doutes sur l’honnêteté de la gestion de Silicon Graphics par Richard Belluzo et l’hypothèse a été formulée qu’il y ait été, déjà à l’époque, l’homme de Microsoft en service commandé pour éliminer un concurrent depuis l’intérieur. Mais cela pourrait n’être que du complotisme.

    Seulement, il y a également eu plus tard l’affaire Nokia …

  6. 2010 - 2013 : Affaire Nokia.

    Les années 1990 ont vu le boum de la téléphonie mobile, avec des téléphones portables classiques avant l’avènement des smartphones. A l’époque, pour une fois, il existait un acteur Européen qui pesait sur le marché : la firme finlandaise Nokia.

    A l’apparition de l’iPhone d’Apple en 2007, Nokia tarde à s’adapter et à prendre le tournant du smartphone. Mais en 2008, Nokia n’en demeure pas moins le premier fabriquant de téléphones portables au monde, devant Motorola et Samsung.

    Des projets intéressants de smartphones sont alors d’ailleurs dans les tuyaux de la firme. Dans ce cadre, Nokia acquiert en 2008 Trolltech, l’éditeur de Qt, framework C++ sur lequel est basé KDE, l’un des deux environnements de bureaux les plus populaires sur Linux.

    Pour certains partisans du logiciel libre de l’époque, ce rachat inquiète : on ne peut pas bien prédire les revirements qui peuvent survenir dans le monde des entreprises multinationales. Mais d’autres voient déjà l’opportunité d’un écosystème plus amical pour le logiciel libre dans la sphère marchande grand public. Un système d’exploitation, Meego, libre et basé sur Linux, voit le jour le 26 mai 2010 et Nokia annonce sa volonté de l’adopter en remplacement de Symbian sur sa gamme de smartphones à venir.

    Malheureusement, l’avenir donnera raison aux méfiants.

    Le 21 septembre 2010, Stephen Elop, auparavant à la téte de la « Business Division » chez Microsoft (notamment responsable de Microsoft Office), « rejoint » Nokia en tant que PDG. Déjà à l’époque, cette nomination est perçue comme une OPA déguisée de Microsoft sur Nokia.

    En 2011, Nokia signe un accord avec Microsoft, alors dirigé par Steve Ballmer, pour que les téléphones de la firme soient dorénavant équipés de Windows Phone (système d’exploitation aujourd’hui disparu). Clap de fin, donc, pour Meego et les espoirs d’un système d’exploitation mobile Européen, basé sur Qt et ayant, via KDE, des atomes crochus avec le monde du logiciel libre.

    Cette annonce, à elle seule, fait dévisser l’action de Nokia de 14%. C’est, comme pour Silicon Graphics quelques années plus tôt, une descente aux enfers qui attend Nokia par la suite. Si la firme n’a pas totalement disparu au moment où sont tapés ces mots, elle est reléguée parmi les seconds (ou même troisièmes) couteaux du marché, très loin de la position de numéro un qu’elle occupait auparavant.

    Après cette opération de sabotage réussie, Stephen Elop retourne tranquilement chez Microsoft, le jour même de l’annonce du rachat de Nokia par Microsoft, le 3 septembre 2013. En 2014, il prend la tête de la division matériel de Microsoft (responsable notamment des consoles de jeu Xbox et des tablettes Surface).

Entrisme dans le monde du logiciel libre ?

Alors que Microsoft assumait une opposition frontale au logiciel libre depuis que celui-ci a commencé à sérieusement hémerger dans les années 1980, et même dès 1976 avec sa fameuse Open Letter to Hobbyists, l’année 2003 a vu s’amorcer un changement de stratégie. Ce changement, d’abord timide et très progressif, s’est apparement transformé en volte face assumée à partir de 2014 et la nomination de Satya Nadella à la tête de Microsoft.

Au vu du lourd passé de la compagnie, des doutes demeurent sur la sincérité de ces revirements. S’agit-il d’une victoire culturelle du logiciel libre ou s’agit-il de faire entrer le loup dans la bergerie ?

En attendant de conclure sur cette question, on peut énumérer un certains nombre d’évènements marquants de cet apparent rapprochement de Microsoft avec le logiciel libre.

  1. 2003 : Début d’un changement de ton à propos des logiciels libres chez certains hauts responsables de Microsoft.

    Alors qu’en 2001 Steve Balmer, alors PDG de Microsoft, compare Linux à un « cancer » risquant de contaminer toute l’industrie du logiciel en menaçant la « propriété intellectuelle », en 2003 Peter Houston, directeur en chef du management de la division serveurs du groupe accorde un entretien à ZDNet dans lequel il n’oppose plus à Linux des arguments politisés et empreints d’émotion, mais parle d’une lutte entre Microsoft et Windows d’une part et IBM et Linux d’autre part dans une perspective purement technologique. Il y a donc toujours une opposition, mais sa véhémence baisse tout de même de quelques tons.

  2. 2005 : Microsoft engage Daniel Robbins, créateur de la distribution Linux Gentoo.

    Le rôle annoncé de Daniel Robbins au sein de Microsoft est alors « d’aider Microsoft à comprendre l’Open Source et les projets de la communauté ».

  3. 2016 : Microsoft rejoint la Linux Foundation.

    A l’époque, cette annonce fait évidemment se lever plus d’un sourcil et certains se voient contraints de vérifier sur leur calendrier si on ne serait par le premier avril.

  4. 2016 - 2019 : Windows Subsystem for Linux.

    Le 2 août 2016 sort la première version de Windows Subsystem for Linux. Il s’agit d’une couche de compatibilité permettant d’exécuter des programmes Linux sous Windows.

    La première version se limite à une image Ubuntu modifiée et ne contient aucun code source du noyau Linux.

    A partir de mai 2019, la seconde version intègre un véritable noyau Linux.

    Il s’agit d’une révolution qui aurait été impensable une décennie auparavant dans la firme qui avait fait de la non-interopérabilité une de ses marques de fabrique, notamment avec les formats fermés de Microsoft Office.

  5. 2018 : Microsoft rachète Github, première (en volume) plateforme d’hébergement de code source de logiciels libres.

    Ce rachat, lors de son annonce, a fait fuir un certain nombre de projets de la plateforme, qui voyaient d’un mauvais œil l’ennemi de toujours « mettre la main » sur leurs dépôts de sources. D’autres ont choisi de rester.

    D’un côté, ce rachat met Microsoft dans une position qui lui permettrait de porter un coup sévère à de nombreux projets s’il devait un jour redéterrer la hache de guerre contre le logiciel libre. D’un autre côté, au moment où sont tapés ces mots, soit plus de 4 ans après ce rachat, le service continue à fonctionner comme à l’époque et sans ingérance notoirement rapportée de la part de Microsoft dans la conduite des projets qui y sont hébergés.

Une Affaire de personnes ?

Microsoft a vu se succéder 3 PDG, depuis sa création jusqu’au moment où sont tapés ces mots, début 2024 :

  1. Bill Gates, d’avril 1975 à janvier 2000, son cofondateur historique, très célèbre pour avoir un temps officiellement été l’homme le plus riche du monde.

  2. Steve Ballmer, de janvier 2000 à février 2014. Cet homme ressemble à s’y méprendre à la caricature du patron crapuleux de la World Company tel qu’on se le représentait dans des émissions comme les Guignols de l’info à l’époque.

    Sous son règne, Microsoft redouble d’hostilité envers le logiciels libre. C’est également durant cette période que se développent les pratiques les plus douteuses de Microsoft en matière de concurrence déloyable et d’opérations louches menées par certains de ses anciens et/ou futurs hauts cadres se faisant engager chez des concurrents (Silicon Graphics, Nokia).

  3. Satya Nadella, depuis février 2014.

Si les deux premiers n’ont en leurs temps laissé planer aucun doute sur leur hostilité au logiciel libre en général et à Linux en particulier (d’une façon confinant parfois à la folie furieuse pour le second), il n’en va pas de même pour le troisième.

Alors que Steve Ballmer comparait en 2001 Linux à un « cancer » et le dépeignait comme un « communisme d’un nouveau genre » (ce qui n’est pas à prendre comme un compliment dans les milieux d’affaires étatsuniens), Satya Nadella a publiquement déclaré « aimer Linux » dès 2014, année de sa prise de fonction chez Microsoft.

Venant du PDG d’une multinationale, cet « amour » n’est évidemment certainement pas désintéressé. Il est peut être motivé par le fait que Linux est devenu, entre temps, la clef de voûte d’un marché extrêmement profitable dans le domaine du « cloud computing », sur lequel Microsoft est aujourd’hui très bien positionné avec son offre Azure.

On remarquera d’ailleurs que l’action Microsoft a perdu 40% de sa valeur sous le règne de Steve-le-vociférateur, alors qu’elle a regagné 50% depuis l’arrivée de Satya-le-pragmatique (source : ZDNet).

Le revirement de Microsoft semble donc coïncider avec la prise de fonction de Satya Nadella. Mais l’on peine à croire que pour une entité aussi grosse que Microsoft, il suffise de changer un homme, fût-ce à sa tête, pour que tout change comme cela.

Toujours est-il que la position officiellement adoptée aujourd’hui par Microsoft n’est plus aussi hostile au logiciel libre en général et à Linux en particulier qu’elle l’a été par le passé. On pourrait même argumenter que les postures d’autres entreprises, comme Apple ou Oracle, mériteraient que l’attention qui était portée auparavant sur Microsoft en tant qu’ennemi numéro 1 soit ré-évaluée et redirigée.

Mais d’un autre côté demeure le poids de l’Histoire. Et une crainte : celle que si revirement il y a eu une fois dans un sens, revirement il pourrait y avoir à nouveau à l’avenir dans l’autre sens.

Quelle posture adopter aujourd’hui face à Microsoft pour les partisans du logiciel libre ?

Difficile à dire. Peut être ranger l’épée dans son fourreau, mais tout en conservant sur sa garde une main prête à la dégainer, au cas où …